One Belt, One Road

un article de Laurent Cligny sur la stratégie de la Chine envers l’Europe

La Chine fait peur. Pas une semaine ne s’écoule sans qu’un média européen ne fasse un article effrayant ou indigné sur une entreprise ou une marque, ex-fleuron de notre économie ou de notre patrimoine, reprise ou rachetée par de l’argent chinois. Et si, plutôt que de dramatiser, on cherchait à comprendre ?

Rappelons d’abord le contexte. La Chine, ses infrastructures et son économie ont été modernisées à marche forcée depuis les années 90. Cet effort a atteint son point culminant au moment des Jeux Olympiques de Pékin à l’été 2008. Depuis cette date, le pays est entré dans un nouveau cycle, « l’atterrissage en douceur ». L’idée est d’employer les richesses créées à des investissements durables, pour que  la croissance perdure et bénéficie au plus grand nombre.

Il faut prendre en compte également les éléments suivants :

  • L’ouvrier chinois n’est plus le moins cher du monde. Grâce au progrès social, la Chine est en train de perdre son« lowcost ». Les unités de fabrication de Samsung ont été délocalisées en Malaisie. Le premier exportateur mondial de textile prêt à porter est le Bangladesh. L’indonésie, l’Afrique offrent aujourd’hui des opportunités de délocalisations plus « intéressantes » que l’Empire du Milieu.
  • La Chine n’a pas encore opéré le virage du marketing. Il faut se rappeler qu’au sortir de la seconde guerre mondiale, le Japon était le champion de la production bas de gamme. Mais les japonais ont réussi à construire la notoriété de leurs marques, comme Toyota, Sony etc., ce qui leur a permis de développer un discours de qualité et de rattraper les occidentaux sur ce terrain. On peut dire la même chose des coréens (Samsung, LG), des Taïwanais (Acer). Mais qui connaît SAIC, FAW, BAIC ou DONGFENG, les plus gros constructeurs automobiles chinois ? Or, sans image de marque, pas de montée en gamme possible à l’export.
  • Le Yuan est encore difficile à convertir. Les flux importants de devises étrangères qui rentrent dans le pays ne peuvent pas être investis localement, sous peine de perturber l’équilibre monétaire du pays. Il faut donc réinvestir cet argent à l’étranger.

Même si certaines images des embouteillages monstres de Shanghai, ou les nuages de pollutions sur Pékin, montrent un certain désordre dans le pays, il est bien connuque la gouvernance du pays est tout sauf anarchique. Les forces et les faiblesses de l’économie sont identifiées et analysées en permanence par le pouvoir. Un certain nombre de projets ont été élaborés, qui démontrent la vision à long terme du pays. En d’autres termes, le millionnaire chinois qui s’expose sur Facebook avec son chien équipé de 4 Apple Watches (une par patte) est anecdotique. L’argent chinois, en réalité, est aux mains de personnes avisées, qui l’investissent sérieusement, dans des opérations pertinentes.

Ainsi, les investissements chinois en Europe obéissent en fait à une stratégie cohérente. Les projets « One Belt, One Road » et « 16+1 » dont nous parlons plus basont été  rendus publics, et financés,  depuis plusieurs années. En réalité, ce qui est curieux (et, à notre avis, dommageable), c’est que les médias européens préfèrent traiter ce sujet sous l’angle du Déclin Du Vieux Monde Sous Les Coups De La Puissance Maléfique De L’Est. C’est plus vendeur, plus mélodramatique, mais ça manque de profondeur et au final, on perd le lecteur, et on ferme la boutique.

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One Belt, One Road : Une ceinture, une route.

La Chine a conçu sous ce nom la sécurisation de ses échanges commerciaux avec  l’Europe. Il s’agit d’une route terrestre, bâtie sur les traces de la mythique Route de la Soie, et d’une voie maritime passant par l’océan indien et la Méditerranée. Les investissements chinois dans le port du Pirée à Athènes, dans le port de Koper en Slovenie à côté de Venise, dans l’agrandissement du canal de Suez en Egypte, n’étaient donc pas des lubies de milliardaire en mal de reconnaissance sociale. Il y avait un plan cohérent. En 2016, environ 2000 trains ont emprunté la voie terrestre. 300 ouvrages (ponts, tunnels etc.) sont encore en projet sur le parcours, financés par un fond chinois de 100 Milliards d’euros. Il est prévu un trafic de 5000 trains à l’horizon 2020, même si un problème de taille se pose : pour l’instant, le retour des wagons s’effectue (presque) à vide, ce qui impacte sérieusement le coût de revient…

16 + 1

Le « format 16 + 1 » est un regroupement de pays, comme peuvent l’être le « G8 » ou « la francophonie ». Il réunit les 16 pays formant la frontière de l’Est de l’Europe, depuis la Macédoine au Sud jusqu’à l’Estonie au Nord, avec la Chine. Ce partenariat a débuté en 2012 à Varsovie, lors de la visite en Pologne du premier ministre chinois de l’époque, Wen Jiabao qui,a cette occasion, a annoncé la mise à disposition d’une ligne de crédit de 10 Milliards de dollars, et un fond de 500 millions dédiés.Cela illustre les intérêts bien compris des participants :

- La Chine veut intensifier les échanges avec cette zone, y compris augmenter ses importations, notamment dans le secteur agro-alimentaire. Cette manne financière est la bienvenue pour ces pays d’Europe heurtés de plein fouet par la crise, sans avoir la résilience ni les moyens économiques des « grands » pays de la zone.

- Parmi les 16 européens, 11 sont intégrés dans l’UE, ce qui représente une réelle force politique et permet de peser sur les directives européennes.

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Ce projet montre encore la cohérence et la pertinence de la stratégie chinoise. Alors, plutôt que de crier au loup quand un fond d’investissement asiatique se positionne, il est plus intelligent de comprendre les objectifs de chacun, et de se servir de ces opportunités pour nouer des partenariats fructueux. Quand un fonds chinois investit dans la marque d’esthétique Marionnaud, dans le groupe automobile PSA, ou dans un château bordelais, ce n’est certainement pas pour saborder la marque ni les méthodes de production ; voyons-y plutôt une chance pour ces entreprises ! Elles valorisent ainsi, en argent sonnant et trébuchant, une notoriété si difficile à acquérir ; elles gagnent les moyens de se défendre contre d’autres concurrents sérieux (les vignobles argentins, l’automobile coréenne, par exemple) ; l’argent est dépensé en France dans des emplois français.

Et encore une fois, il n’est pas admissible que ces données géopolitiques soient réservées à quelques chercheurs de l’IRIS. Les journalistes « économiques » de la presse grand public devraient s’y intéresser, leurs prestations et analyses gagneraient en qualité, et le lectorat leur en saurait gré.

Remerciements : Cet article est largement inspiré d’un exposé de Christian Schierer, directeur du bureau France de l’agence de développement économique  autrichienne AdvantageAustria. Diplomate autrichien, Christian a été plusieurs années en poste à Hong Kong avant d’être nommé à Paris. Il dispose donc de connaissances étendues sur la société et l’économie chinoise, et sur sa confrontation avec la culture européenne.

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